Bné Akiba (1945 - 1970)

"C'est en octobre 1945, à Paris, que fut officiellement fondé le Bné Akiba de France sous la direction de Paul Roitman. Cette date, cependant, ne représente qu'une étape, la partie visible d'un parcours qui prend sa source bien plus tôt, dans les années héroïques du sionisme religieux."

L'action de Roitman


En 1950, l'Agence Juive lui confie la direction de la section religieuse du Departement de la Jeunesse pour l'Europe et l'Afrique du Nord. Dans ce cadre de travail, il se dépense sans compter, éditant du matériel éducatif, créant dans les divers pays des séminaires pour la formation de cadres, des cercles d'études. C'est l'époque où il entreprend de sillonner toute l'Europe pour y retrouver des noyaux de vie juive, et organiser la jeunesse. Les adolescents de l'apres-guerre n'ont, pour la plupart, pas connu de vie familiale ou communautaire normale, et tout est à construire depuis le début: selon le principe éducatif et humain qui a été le sien depuis toujours, il offre à ces jeunes une image du judaisme à la fois chaleureuse et stricte, authentique mais ouverte. Aucun contrôle n'est exercé, aucune pression morale sur les enfants ou leurs familles. Tout enfant est le bienvenu, pourvu qu'il accepte de s'adapter à la vie communautaire. Dans le cadre de ma'hanot ou de chabbatot organisés, il fera "sur le terrain" l'experience directe de l'atmosphère juive traditionnelle.

Paul Roitman ne se laisse jamais décourager, il crée à partir de rien et ce seront des milliers de jeunes, non religieux pour la plupart, qui seront ainsi marqués par son influence dans toute l'Europe (surtout en Italie, Hollande, Portugal, mais aussi en Belgique, Autriche, Angleterre) et en Afrique du Nord, où il fonde partout, à partir d'un nom ou d'une adresse, des sections de jeunes structurées du Bné Akiba. Combien de Chabbatot a-t-il alors passé, seul, se contentant d'une boite de sardines! Pour combien de jeunes de Tunisie, Maroc, Algérie, Paul Roitman devient un mythe. Parmi eux, nombreux sont ceux qui feront par la suite leur alya en Israël.

Malgré ce travail harassant, entre deux voyages, entre deux trains, il mène de front d'autres activités, toujours plein d'imagination et d'initiatives. C'est lui qui est à l'origine de l'Oratoire de la rue Martel, du cercle d'études Bar-Ilan, d'où sotiront de nouveaux cadres pour la jeunesse.

La création du Bné Akiba en France (1945)


"La situation de la communauté juive de France, à cette époque, était assez déplorable: de nombreux rabbins avaient été déportés à Auschwitz et n'en étaient pas revenus. Les cadres des mouvements de jeunesse avaient pour une grande part été physiquement liquidés par les Allemands. Dans ce contexte d'un judaïsme français très affaibli, à Paris comme en province, la nécessité s'imposait d'un renouveau. Témoignage de Paul Roitman

Le cadre communautaire était si pauvre, en ces années-là, qu'on ne pouvait epérer, pour créer de nouvelles formations, s'appuyer sur aucune liste ou structure établie. Aussi Paul Roitman se lança-t-il dans l'inconnu, sollicitant tous les jeunes qu'il croisait sur sa route pour constituer un premier noyau. Planté sur le boulevard, il abordait les enfants qui lui paraissaient juifs, et il leur proposait de participer à l'aventure.

Le Bné Akiba chercha d'abord à étendre son action à Paris même, mais sans grand succès. C'est à Montreuil que s'offrit une première possibilité, grâce au soutien de M. Smorodini, alors président de la petite communauté locale. Un Talmud Torah fut lancé, puis un snif d'une trentaine d'enfants.


Le premier ma'hané: Nay, 1946

"Ce premier ma'hané fut particulièrement difficile à organiser. D'une part, les inscriptions s'étaient faites en dernière minute, et d'autre part, les charges financières étaient très lourdes - malgré la résidence mise gratuitement à notre disposition. N'oublions pas que nous étions encore sous le régime des tickets d'alimentation [...]." Témoignage de Paul Roitman

Malgré ces déboires, le ma'hané marqua un vrai succès sur les plans éducatif et religieux. Il eut sur le snif de Paris, qui représentait à peu près 60% des effectifs, un impact idéologique considérable, et en un sens décisif pour l'avenir du Mouvement.

Rouen, printemps 1946. L'immédiat après-guerre. Nous avions tous dix ans. Quand je dis "tous", je veux évidemment parler de la jeunessse juive de Rouen, où plutôt, de celle qui allait le devenir, sous la baguette magique du rabbin Paul Roitman [...]. Certes, il y avait encore d'autres enfants, cinq ou six peut-être, mais leurs parents n'étaient pas intéressés par une éducation juive. Nous sentions bien qu'il nous manquait quelque chose: le dimanche matin était consacré à l'enseignement religieux; mais l'après-midi était vide et triste. C'est alors qu'un miracle survint. Un dimanche matin, nous vîmes arriver un monsieur coiffé d'un berret basque, affublé d'une barbe en collier et qui, dans mon souvenir, me paraissait très grand. Il nous raconta qu'il venait de Paris en train, pour jouer avec nous et créer un "snif" du Bné Akiba. Je crois que c'était le premier mot d'hébreu que j'entendais de ma vie ... Il nous parla des Juifs qui vivaient en Palestine, et nous enthousiasma par le récit de ces jeunes hommes et jeunes femmes qui partaient là-bas, reconstruire un Etat juif. Il nous initia les valeurs de judaïsme [...]. Si nous sommes devenus des Juifs religieux et sionistes, c'est bien à Paul que nous le devons: il nous a marqués de manière indébile, nous apprenant avant tout que la volonté pouvait soulever des montagnes. Témoignage de Dr. Jacques Bronstein

La "Rue Martel" (1949 - 2002)

C'est dans les mêmes années que le Hapoël Hamizra'hi acheta à Paris, un petit appartement en étage, au 4 rue Martel, dans le 10ème arrondissement. C'est ainsi qu'avec ses trois maigres pièces la "Rue Martel" devint le siège principal et le centre névralgique de toutes les institutions du parti. Ce local fut donc le lieu de réunion des 'havérim' et le cadre régulier de leurs activités.

Les étrangers - israéliens ou européens - savaient qu'à Martel ils trouveraient un point de chute, le rite israélien, et un peu de l'atmosphère de la maison. Les "ordres" étaient d'ailleurs stricts: en ces temps reculés où aucun restaurant n'était ouvert à Paris le chabbat, il ne fallait jamais laisser repartir un inconnu sans s'être enquis de ses besoins (en nourriture et en logement) et sans l'avoir invité. Durant les vingts années qui suivirent, Léa Roitman ne sut jamais à l'avance combien de couverts elle devait poser sur la table du chabbat.

Dans les années soixante, enfin, les murs du local semblèrent s'élargir une nouvelle fois: Paul avait pris l'initiative d'ouvrir un cercle d'études pour jeunes adultes, le Centre Bar-Ilan, qui dispenserait des cours du soir. Durant plus de cinquante ans, la rue Martel fut ainsi le coeur battant du Bné-Akiba de France et de l'esprit h'aloutzique religieux. En juin 2002, l'oratoire devait fermer ses portes de façon définitive: le local fut vendu, le Bné Akiba ayant déménagé depuis longtemps.

4 Rue Martel
"Nous avions l'habitude de prier à Yom Kippour avec mes parents, mes frères et soeur, dans une petite communauté appelée Beit Méïr (rue Martel), de rite ashkénaze. Tout le monde se connaisait, c'était intime, familial, et en même temps très solennel, les jours de grandes fêtes [...]. J'ai fait mon Alya, mais je n'ai jamais retrouvé ce mynian. Il était simple et unique à la fois." Témoignage de Yaacov Landau

Expansion du Bné Akiba en Europe et en Afrique du Nord (1950-1970)


De 1950 à 1970, Paul Roitman occupa le poste - crée pour lui - de directeur pour l'Europe et l'Afrique du Nord de la section religieuse du Département de la jeunesse à l'Agence Juive.


Bné Akiba d'Algérie

"En tant que secrétaire général du Bné Akiba d'Algérie, j'ai accompagné Paul dans ses déplacements sur tout le territoire algérien, notamment à Alger (port de débarquement), Oran, Constantine et Bône. Il était notre bras droit, et ses visites revêtaient pour nous une importance capitale. Il arrivait avec un agenda bien rempli, et il ménageait pas son temps: c'était d'abord le Bné Akiba, mais aussi les autorités locales et les institutions [...]. C'est grâce à lui aussique nous avons finalement eu droit à des chli'him directement affectés au Bné Akiba d'Algérie. Le plus important pour nous, c'étaient ses visites dans les differents snifim. Il venait sur le terrain nous soutenir dans notre travail, il organisait en Algérie même séminaires et ma'hanot[...]. Paul veillait également à l'envoi de nos h'avérim aux camps organisés en France, en Suisse en en Angleterre. Pour ceux d'entre nous qui voulaient partir au ma'hané avoda (en Israël) ou au kibboutz, c'était encore lui qui arrangeait tout [...]. On ne saurait parler de Paul, enfin sans évoquer son merveilleux humour. Chaque fois qu'il venait en visite, il apportait avec lui une petite anthologie de blagues juives, dont il avait l'habitude de rire le premier [...]. La plupart des Haverim d'Algérie habitent aujourd'hui en Israël; et tous, quand nous avons l'occasion de nous rencontrer, ne manquons pas d'évoquer ce fougueux petit homme qui nous a tant marqués." Témoignage de Simon Darmon

Bné Akiba du Maroc

Sur le territoire marocain même, le Mouvement fut lancé sur l'initiative du rabbin René Kapel et de René Klein, qui s'étaient rendus sur place pour fonder une section locale. Paul Roitman prit le relais, au début des années cinquante, centralisant le travail à partir de la métropole. Très vite, la situation au Maroc s'aggrava. En 1954, Paul partit pour Casablanca, où le bureau de l'alya venait d'être fermé par les autorités. Il y réunit les responsables des différents snifim et débattit avec eux des mesures à prendre pour assurer la poursuite du travail. En 56, il fit encore une tournée à Rabat, Sefrou, Safi, Meknes, Fez et Tanger. Ce fut son dernier voyage au Maroc. Il maintint toutefois, à partir de Paris, un contact permanent - quoique officieux - avec les madrikhim, dont certains purent encore rejoindre les séminaires d'été, à Doorn en Hollande.


Bné Akiba de Tunisie

Les jeunes Juifs de Tunis s'étaient organisés avant la guerre en une association indépendante de tendance sioniste et religieuse, la Société artistique hébraïque. Elle avait pour premier souci d'assurer un encadrement juif systématique aux enfants du ghetto, qui ne recevaient dans les écoles de l'Alliance qu'une très vague coloration religieuse. Petits et grands se retrouvaient donc à plusieurs centaines, chaque soir dans les classes, pour un cours de Torah ou d'hébreu.

En 1942 les Allemands pénétrèrent en Tunisie, et toutes les activités furent suspendues. A la Libération (dès 1943), les responsables de la S.A.H. cherchèrent à nouer des contacts avec le Hapoél Hamizra'hi, dont ils se sentaient idéologiquement proches. Ils se constituèrent alors en section tunisienne du Torah Veavoda, mouvement de jeunes adultes, et ils reprirent leur travail éducatif. Un comité fut formé, sous la présidence du Dr André Brami, avec pour secrétaire général Me Elie-Eugène Guetta, et Mordekhai Cohen comme secrétaire adjoint. Parmi les membres actifs, Yitz'hak Guez, Gaston Sayada et Yehochoua Sadoun étaient plus directement responsables de la jeunesse, qui allait prendre le nom de Bné Akiba.

"Trop fatigué pour faire le voyage en une seule fois j'avais décidé de m'arrêter à Sfax et d'y passer la nuit, j'a; donc demandé à l'un des dirigeants du Bné Akiha de Sfax de me retenir une chambre d'hôtel, lui spécifiant bien que j'arriverais très fatigué, et que je ne voulais voir personne le soir même. J'ai donc été assez surpris, en descendant du train, de trouver les rues placardées d'immenses affiches, qui invitaient la population à la grande synagogue, le soir même à 19 heures, pour une conférence sur "Judaïsme et Histoire Juive", par... le rabbin P.Roitman! Je n'avais plus le choix: il faudrait bien parler... " Témoignage de Paul Roitman

Belgique

"En tant que secrétaire général du Bné Akiba d'Algérie, j'ai accompagné Paul dans ses déplacements sur tout le territoire algérien, notamment à Alger (port de débarquement), Oran, Constantine et Bône. Il était notre bras droit, et ses visites revêtaient pour nous une importance capitale. Il arrivait avec un agenda bien rempli, et il ménageait pas son temps: c'était d'abord le Bné Akiba, mais aussi les autorités locales et les institutions [...]. C'est grâce à lui aussique nous avons finalement eu droit à des chli'him directement affectés au Bné Akiba d'Algérie. Le plus important pour nous, c'étaient ses visites dans les differents snifim. Il venait sur le terrain nous soutenir dans notre travail, il organisait en Algérie même séminaires et ma'hanot[...]. Paul veillait également à l'envoi de nos h'avérim aux camps organisés en France, en Suisse en en Angleterre. Pour ceux d'entre nous qui voulaient partir au ma'hané avoda (en Israël) ou au kibboutz, c'était encore lui qui arrangeait tout [...]. On ne saurait parler de Paul, enfin sans évoquer son merveilleux humour. Chaque fois qu'il venait en visite, il apportait avec lui une petite anthologie de blagues juives, dont il avait l'habitude de rire le premier [...]. La plupart des Haverim d'Algérie habitent aujourd'hui en Israël; et tous, quand nous avons l'occasion de nous rencontrer, ne manquons pas d'évoquer ce fougueux petit homme qui nous a tant marqués." Témoignage de Simon Darmon

Pays-Bas

"Il arrive parfois, au cours d'une vie, que l'on croise de ces figures exceptionnelles qui nous marquent de leur empreinte. Paul Roitman a été pour nous l'une d'entre elles[...]. Mon mari et moi étions arrivés en Europe en 1963, mandatés par le Bné Akiba d'Israël et la section de la jeunesse pionnère de l'Agence juive, pour une mission de plusieurs années en Hollande[...].C'était là que nous l'avons rencontré pour la première fois. Il était pour nous, déjà, figure de légende, nimbé de récits et de mystères. Il se mettait au niveau des jeunes, leur enseignant des Prières qui font désormait partie de notre héritage, et que nous et nos enfants entonnons parfois, les soirs de fête." Témoignage de Sarah Sharir

Italie

La première étape de la longue aventure italienne fut Milan.

"A l'époque, en effet, la jeunesse italienne subissait la forte influence des partis d'extrême gauche[...]. Quand je suis arrivé à Milan, j'ai été invité à participer à un oneg chabbat, sous l'égide de la "Fédération de la jeunesse juive". Là, j'ai été vivement pris à partie par des dirigeants, de tendance communiste: « Ici, on est tous unis, personne ne fait de propagande spécifique. Moi, par exemple, qui suis communiste, je ne parle pas de communisme dans les réunions. Vous, les religieux, vous n'avez qu'à vous abstenir d'évoquer la religion ! » Lorsque j'ai protesté, en arguant que « ça n'était pas du tout la même chose » et qu'il y avait quand même place, dans une communauté juive, pour un mouvement sioniste religieux, il s'est emporté: « Nous vous casserons les reins! » J'ai répondu : « J'ai les reins solides », et je me suis mis au travail. " Témoignage de Paul Roitman

Le « travail » commença par un premier contact avec le rabbin Schauman, alors directeur de l'école juive de Milan, qui comptait à l'époque plus de mille élèves. Quoique favorable à l'initiative, le rabbin Schauman ne pouvait s'impliquer personnellement, à titre de directeur: il dirigea donc Paul vers le vieux professeur Dlougatz, un homme charmant qui prit fait et cause pour le projet. Sur ses conseils, Paul sollicita parallèlement un entretien avec le président de la communauté milanaise, M. Astorre Mayer, à qui l'école devait d'avoir vu le jour[...]. Paul chercha ensuite à mobiliser quelques adolescents, qu'il s'employa à convaincre individuellement. Une fois sensibilisés à l'idée, ceux-ci se réunirent en oneg chabbat mémorable, et décidèrent d'un commun accord de fonder le Bné Akiva de Milan.


Portugal

Mis à part quelques brefs contacts dans les années 49-50, le Portugal était longtemps resté extérieur à la sphère d'influence du Bné Akiba. Mais, en 1965, l'un des membres de Torah Vezion — le mouvement de jeunes adultes fondé par le rabbin Paul Roitman» —entra un beau matin dans son bureau, au 17 de la rue Fortuny.

"C'était un jeune violoniste portugais de premier plan, venu poursuivre ses études à Paris. Il résidait au foyer de Neuilly, et c'est là que nous l'avions recruté pour Torah Vezion. En 1965, alors qu'il revenait d'un séjour à Lisbonne, il me dit avoir été chargé de mission par le comité directeur de la communauté: il m'invitait à venir diriger un séminaire de formation de cadres au Portugal, et à donner en outre une série de cours et de conférences. Il offrait bien sûr de me rétribuer en conséquence, et voulut savoir à combien se monteraient mes honoraires. Je lui expliquai que je n'avais jamais pris d'argent pour ce genre d'activités, et qu'il n'était pas dans mon intention de commencer à le faire. " Témoignage de Paul Roitman

Paul était prêt à se rendre au Portugal à titre bénévole, mais il y mit deux conditions: premièrement, que la nourriture serait strictement cachère; deuxièmement, qu'il pourrait compter sur la présence d'au moins deux moniteurs capables d'assurer une partie du programme et de veiller à la discipline. Les dirigeants de la communauté acceptèrent bien volontiers, et le séminaire fut fixé aux congés de fin d'année. En décembre 1965, Paul prit l'avion pour Lisbonne.

"Une fois installé dans l'avion, je pus mettre la dernière touche à mon programme de travail. Je savais que Mr. Sequerra, le vice-président de la communauté, devait m'attendre à mon arrivée. Il m'avait téléphoné quelques jours auparavant, anxieux de savoir comment il allait me reconnaître. « C'est très simple », lui expliquai-je, « je porte une barbe et un chapeau ». Comment aurais-je pu alors imaginer qu'à ma sortie de l'avion un immense Hindou, avec barbe et chapeau, se placerait à quelques mêtres devant moi? Il était dans les premiers à sortir, et moi, bien en arrière. Ce qui devait arriver alors arriva: je vis Maître Sequerra se précipiter vers lui avec zèle: « Rabbin Roitman, Rabbin Roitman » L'autre le prit pour un fou, et se débattit en criant. Témoin impuissant de la scène, j'essayai en vain de me faire remarquer, mais j'étais trop petit, et trop éloigné. J'ai fini néanmoins par signaler ma précense en faisant comprendre par gestes que le rabbin Roitman, c'était moi. Le pauvre homme, tout confus, s'est excusé de sa méprise. C'est ainsi que j'ai fait la connaissance du vice-président de la communauté de Lisbonne. " Paul Roitman

Turquie

Au début de l'été 1977, Paul reçut la visite d'un jeune étudiant turc, Yossi Lévy. Ce dernier venait le consulter, préoccupé par la situation de la jeunesse d'Istanbui dont il faisait partie, et qui se trouvait largement livrée à elle-même. De sa propre initiative, il était revenu à la religion et à l'observance des mitzvot, mais il avait du mal à défendre son point de vue contre les attaques des laïcs. Intuitivement, il se sentait capable d'agir mais manquait totalement d'expérience.

"Je lui demandai comment il était arrivé jusqu'à moi. C'était Mordekhaï Cohen , un « ancien » de Tunisie, à présent chalia'h de la Sokhnout au Département de l'Alya, qui me l'avait adressé, lui disant que j'étais l'homme des problèmes insolubles." Paul Roitman

Le jeune homme avait prévu de passer ses vacances en Israël et il s'était renseigné sur les possibilités de contact avec les institutions locales. On lui avait conseillé de s'adresser à l'organisation mondiale du Bné Akiba, ou encore au Mador Dati, la section religieuse du Département de la jeunesse à l'Agence juive. Mais les réponses qu'il en avait reçues étaient évasives et peu pratiques. On lui offrait de se joindre à une excursion dans le pays, ou encore de suivre un séminaire qui ne répondait pas du tout à son attente. Ne sachant pas un mot d'hébreu, il ne pouvait par ailleurs espérer aucun soutien direct ni échange épistolaire.

"Je me suis rendu compte que ce garçon était sérieux. Il me semblait capable de mener son projet à bien, pour peu qu'on lui en donnât les moyens. Je lui demandai combien de temps il restait encore en Israël, et il me répondit : « environ trois semaines » — c'est-à-dire dix-sept jours ouvrables. C'était plus qu'il n'en fallait. Je lui proposai de lui donner tous les jours pendant dix-sept jours deux heures de cours en « séminaire privé » : une heure de pédagogie pratique et une heure de pensée juive. C'est ainsi que nous nous sommes retrouvés quotidiennement, durant ces trois semaines, dans mon petit bureau du Hékhal Chlomo. La gageure fut tenue. Le dernier jour, je lui posai toutes sortes de questions sur la situation de la communauté d'Istanbul, sur ses dirigeants, ses rabbins, sa jeunesse, etc. Puis j'élaborai un programme d'un an, sur la base de deux rencontres par semaine, dont un oneg chabbat. Je lui dressai un calendrier précis où étaient indiqués, pour chaque semaine, le sujet à traiter, et les sources où puiser le matériel correspondant. je lui remis également un certain nombre de brochures où figuraient des études et des textes (Dapim Lamadrikh). " Paul Roitman

De retour à Istanbul, Jojo Lévy se lança dans la bataille. Il appliqua le « programme » à la lettre et obtint de très bons résultats. A la fin de la première année, il avait monté un Mouvement de plus de 150 enfants.

"Je m'appelle Yossi Lévy. Né en Turquie, je suis aujourd'hui membre du mochav chitoufi de Bné Darom. Encore adolescent, j'ai été actif au Bétar — à l'époque, l'unique mouvement de jeunesse du pays. Je sentais bien, pourtant, que quelque chose manquait : la spécificité juive. J'éprouvais confusément qu'une éducation juive, coupée de ses racines religieuses, ne pouvait être authentique. C'est alors que germa en moi l'idée de fonder un mouvement de jeunesse sioniste et religieux. Je m'adressai à un ami de l'Agence juive, qui me renvoya au secrétariat mondial du Bné Akiva. Il me communiqua en outre une adresse: celle du rabbin Paul Roitman à Jérusalem. Je pris l'avion, et j'arrivai au siège de la direction générale du Bné Akiva. Je leur fis part de mon intention de monter un snif du Bné Akiva en Turquie. Les responsables réagirent avec sympathie à ma proposition, mais ne firent rien concrètement pour m'aider. C'est alors que je me tournai vers le rabbin Roitman. Celui-ci, tout de suite, répondit avec enthousiasme. J'étais plein de bonne volonté, mais je manquais totalement de formation idéologique ou pédagogique, comme d'expérience de gestion. Le rabbin Roitman commença par trouver à me loger au Makhon 'Hizkyaou, pour une période d'un mois. C'était ce qu'il lui fallait pour pouvoir me consacrer, tous les matins, trois heures de séminaire privé. Il m'apprit alors ce que c'était que d'être réellement religieux. Il m'enseigna le véritable amour d'Israël, le sens du rapport à autrui et les valeurs de Torah Veavoda. Outre ces grands principes théoriques, le rabbin Roitman tint à me donner une formation pratique: il m'inculqua des rudiments de pédagogie, me prépara à former des madrikhim. Il alla jusqu'à m'enseigner directement des jeux, grimpant sur des chaises, faisant des mimiques, ne négligeant aucun détail, le plus humble fût-il, qui pouvait servir à mon éducation. Nous avons ainsi passé des heures à préparer notre petite révolution culturelle juive: il me dit comment me comporter avec le grand rabbin de Turquie et les rabbins en général, comment nouer des relations avec la communauté, comment attirer les parents et les associer à notre idéal. Il était vraiment stupéfiant de voir avec quelle justesse, quelle profonde compréhension, le rabbin Roitman se représentait la vie communautaire turque, et dessinait la stratégie du futur Mouvement. Je comprends à présent que c'est Dieu, dans sa Providence, qui a dirigé mes pas vers le seul homme susceptible de m'aider à réaliser mon dessein, le seul qui ait fait preuve à la fois de suffisamment de volonté, de suffisamment de talent et de suffisamment d'énergie pour se lancer dans l'aventure. Et je dois dire qu'il y a réussi au-delà de toute espérance. En très peu de temps, nous avons pu créer un snif magnifique d'environ 150 'havérim, assistant régulièrement aux activités. Plusieurs d'entre eux ont rejoint le ma'hané avoda en Israël, d'autres ont participé à titre de futurs madrikhim au séminaire européen. Certains enfin ont choisi de partir en alya." Témoignage de Yossi Lévy